mercredi 13 février 2013

Letter to Jean Luc GODARD for the Cairn of Scientists, by Catherine SERMET&Thierry Mathelin


A l' attention de Monsieur Jean Luc GODARD


Cher Monsieur,


vous écrire, une gageure.
Débarrassons nous du fait que nous nous sommes croisés dans les années 70 dans votre atelier à Grenoble et que je vous ai acheté une machine de son, l' orthographe m' échappe un peu mais j' en aime encore la consonance, la "sondor" . 
Il n'y a pas de règle qui serait quelque part inscrite pour écrire à Monsieur Jean Luc Godard.
Un nom qui porte en lui-même sa part de légende.
Outside, la question des lieux, rapidement convoqués, Virginia Woolf et Georges Perec, Virginia Woolf "the hours" le génie du lieu mental du temps, le temps, ce temps retrouvé, nos paradis perdus, cette fameuse madeleine de Proust.
Je travaille avec un artiste qui ne croit pas au temps. Il n'y a pas pour lui en propre et en lieu et place pour aucune sorte de généalogie. Il s'est attaqué à la question de l' irreprésentable.
Parfois, je me demande si il a bien fait à l' âge de quinze ans d' entrer dans une salle de cinéma voir son premier film intitulé " je vous salue Marie ". Il ne se souvient de rien sauf de la beauté d 'un geste artistique.

Somme toute, mon entreprise est impossible , convaincre Monsieur Jean Luc Godard de participer à la genèse d'un travail artistique.
En plus, ce travail artistique est difficile à définir. D'abord parce qu'il s' agit d'un artiste plasticien qui n'aime pas les concepts, mais je voudrais vous écrire ses segmentations, ses silences, ses forces irruptives dans le monde quantique, son insoumission à toute bienséance d' hétéronomie. 
La course au temps, me lisez vous toujours.
Les matières de Fabien Ayih Della Robert sont: le givre, le bitume, le végétal.
Il travaille sur la parenthèse humaine depuis l' holocène jusqu'à derrière le mur de planck, il entretient des valses lentes à la Sibelius, avec le boson de higgs, il n'est pas né, il n'existe pas, il ne commente pas l' histoire à laquelle il n'appartient pas.
Sachant qu'il a besoin d'une oralité publique il a demandé à des scientifiques de prendre en charge les mots de son travail, ces derniers ont donné leurs accords de principe: ils se nomment Jean Pierre Luminet, Etienne Klein, Patrick Tort, Thibault Damour, Régis Boyer, Jean Pierre Changeux.
Je vous écris car je n' ai pas envie de vous parler d'autre chose que des risques de l'art , un bien grand mot qui mettrait mal à l' aise Fabien Ayih Della Robert. Il n'est fait ni en pensée , ni en écriture. Pour lui, si il y a être humain, et, il en est très peu convaincu, il ne s'intéresse qu'à ce que l'on ne connait pas encore. 

La définition préalable à son travail:
Evolution of structured matter with new concepts beyond the standard model - absolute zero .
Puisque j'ai cette audace, celle de vous écrire, alors, je vais essayer de définir deux images qui permettront d'en faire une troisième , puis une quatrième, puis toutes les autres, de le faire avec vous.
Evoquer le dispositif d'un ensemble disparate ("l'écriture du désastre", Maurice Blanchot). 

Six scientifiques mangent du jambon cuit dans le bitume dans le village de la Presta au Val de Travers, canton de Neuchatel.
Puis marchent le long du lac Léman, traversent une foret et se retrouvent devant le Chateau d' Elseneur.
Un être-ensemble hétérogène que seul Monsieur Jean Luc Godard peut capter, cadrer. 
Donnez une chance à cette lettre d'aller jusqu' au bout.

Nous viendrions, Monsieur Fabien Ayih Della Robert et moi-même Catherine Sermet ,à Rolle vous présenter :
La parenthèse humaine, depuis l' holocène jusqu' après le boson de Higgs. Nous y mettons tellement d'espérance. C'est pour nous d'une telle nécessité. 
Ai-je le temps encore de vous parler des iconographies de l ' artiste Fabien Ayih della Robert : Kandinski, Malevitch, Ousmane Sow, Matthew Barney, Pierre Soulages. 

Son icône cinématographique absolue c'est vous.
Alors je vous l'écris tel qu'il me le dit.
Il peut se promener des heures entières à Port Jérôme. 
Son vocabulaire "cicatrice", "atelier" est celui du GPB (le monde des bitumeux).
Le givre, le renversement d' une situation, ou plutôt un accident. 
Je vous l'explique très mal, voilà pourquoi il faut absolument que vous le rencontriez. Il inverse la situation des chambres réfrigérées. 
Givre, Bitume, Végétal.
Il n' est pas né, son sang est bitume, le givre est humain, il ne croit pas à la finitude de son corps … 
Puisse cet épistolaire vous convaincre de ses singularités.

Kronos, Ipotamos, je ne sais pas écrire en grec avec mon ordinateur mais cela serait iota, pi, omicron, téta, alpha, mu, omicron, sigma.
Dans le monde de Fabien Ayih della Robert il n'y a pas de langage.
Il croit vivre dans n'importe quel endroit de l' univers mais certainement pas que sur la terre. 
J' ai l'audace de penser qu'il pourrait exister de la réciprocité entre vous et lui. Comme une communauté d' esprit créée juste le temps d'une aventure artistique...
Vous êtes un mythe, il n' est rien.
Mais vous seul saurez saisir, par les mouvements de vos caméras, par la musique, ce qui fait exister Fabien Ayih Della Robert par défaut.
Il ne croit pas à la négativité originelle, ni à des sacrifices souverains si bien décrits par Bataille. 
La mort n'existe pas pour lui.
Vous seul pouvez mettre de la lumière dans les nuits de son monde, ou plutôt de ces mondes. Filmer des neutrinos, des quarks, des bosons, aller plus loin que cette phrase de Blanchot: " l'origine nous échappe".

Alors, je vous écris comme je peux.
Avec courage je l' espère, difficulté, sans aucun doute, mais avec une absolue exigence et une absolue vérité sur la nécessité d'une rencontre entre vous, Monsieur Jean Luc Godard et Monsieur Fabien Ayih Della Robert. 

Je vais écrire une phrase ridiculement subjective, mais vous êtes le cinéaste dont il a besoin pour mener à bien son projet sur " le cairn des scientifiques" .
D'ailleurs lui n'est ni en affect, ni en écriture, ni en lecture.
Sa seule hantise: dire par le givre, le bitume, le végétal, ses six scientifiques en quête d' auteur et de cinéaste.

Je le réécris sa seule hantise: que va résoudre le boson de Higgs ?
Hantise est un mot en absence.
Son univers est configuré à ceux de l' EDDA, de Jean Pierre Luminet, d' Etienne Klein.
Bref, avec lui, vous raconteriez cette belle histoire. Einstein m'a été conté , mais, depuis , de quels univers parle-t-on ?

Ce jambon, mangé par les scientifiques, ce Château d' Elseneur, ces oursins sans noyaux, cet holocène, ce TimeBlockOne, ne sont ni dans la vie, ni dans la mort. 
Il faut entendre son travail de manière littérale, et je vous écris car je pense que vous êtes le seul à pouvoir filmer la littéralité.
De filmer du givre, du bitume, des scientifiques marchant, mangeant, déambulant devant le Chateau d' Elseneur sans qu'il n'y ait aucune négociation entre soi et un autre. C'est vrai qu'il est difficile de hiérarchiser bitume, givre et végétal. 

Vous rendez vous compte, dire à un producteur, je vais faire un film sur la masse. 

Parce que dans ces histoires de matière et d'antimatière, de protons, de neutrinos, il est souvent question de masse. On pourrait croire que cela serait filmer l'intangible, pas du tout. 
Givre, Bitume, Hydrate de méthane, cairn, scientifiques, seraient les incipits de cette histoire.

Pas comme Clouzot filmant Piccasso au travail, mais un film de vous, Monsieur Jean Luc Godard réalisant un film ex-nihilo, car si on devait le situer, cela serait de façon littérale pour Monsieur Fabien Ayih Della Robert, derrière le mur de planck.
Alors il n'y a que vous, Monsieur Jean Luc Godard pour filmer logiquement des apories, pour aller et venir entre l' ignorance et le savoir.
Car vous êtes pour nous Fabien Ayih Della Robert et moi Catherine Sermet, le seul cinéaste au monde qui savez filmer comment la connaissance vient aux enfants. Je crois que c'est cela que l' artiste Fabien Ayih della Robert veut. 
Que vous filmiez la connaissance de ces scientifiques comme le vent ou la pluie, sans volonté, sans commencement ni fin, sans déréliction de l' humain, sans le manque de dieu, juste avec l' idée d'une création par distraction.
Une belle aventure pour vous peut-être.
A vivre avec un jeune artiste qui vous appelle l' homme à la caméra…
Il faut savoir arrêter une lettre.

Je l'ai faite si longue car j'ai si peur de ne pas vous avoir convaincu d'une rencontre. Mon coeur bat. 
Nous avons fait une ébauche d'images dans un cairn avec Eric RUF. 
J'ai filmé le sang-bitume qui re-givrait un oursin primordial. 
Je l' ai filmé comme des gouttes de temps.

Voilà, je vous écris pour vous convaincre de filmer vous aussi, ces gouttes de temps, ce cinéma des tactiques de Kronos.
Alors je m'imagine qu'une rencontre serait possible dans la retombée de cette phrase.

Merci de m'avoir lue.
Dans l'attente.

Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes salutations les plus respectueuses

Catherine SERMET